mardi 7 mars 2006
Interview de Bernard Carayon : patriotisme économique, intelligence économique en France
Je remercie Mr Bernard Carayon, Député du Tarn pour avoir accepté de conduire cette interview via mail, et je vous laisse avec la suite. Bonne lecture !
Pouvez-vous nous
parler de votre nouvelle mission que vous a confiée le Premier Ministre? Dans
quelle cadre s'inscrit-elle? Pour quelles raisons? Sa portée?
Le monde économique
européen a été secoué depuis plusieurs mois par des événements qui remettent en
cause une politique européenne de la concurrence plus dogmatique que
pragmatique, et l’abandon de toute politique industrielle – les inquiets
peuvent l’appeler autrement - par les Etats européens : le lancement,
avéré ou non, d’OPA hostiles sur de grandes entreprises européennes, l’annonce
de la fin du pétrole ou en tout cas de l’énergie bon marché, la découverte que
nos partenaires compétiteurs ont mis en place un protectionnisme discret mais
efficace. La mission que le Premier ministre m’a confiée doit également prendre
en compte les termes du débat en cours sur le patriotisme économique, une
expression que j’avais d’ailleurs mis en évidence, dès 2003, dans mon précédent
rapport.
Pouvez-vous nous
expliquer le « changement de vocabulaire » qui a été utilisé depuis
l'été 2005: Patriotisme économique vs intelligence économique?
Il n’y a pas de
changement de vocabulaire mais prolongement dans un autre champ sémantique. Le
« patriotisme économique » était jusqu’ici une valeur partagée dans
la plupart des pays à l’exception de la France, que cette expression soit ou
non reprise d’ailleurs. Le rapport que j’ai remis en 2003 et le travail
administratif qui s’est engagé ensuite a permis un début de réflexion et
d’action – certes encore très frileux, certes parfois maladroit- au sein des
administrations. Le regard sur les pratiques comparées de nos partenaires a
permis une prise de conscience de la haute fonction publique et a décomplexé
bon nombre d'acteurs économiques et universitaires. Le « patriotisme
économique » appartient aujourd’hui au discours politique assumant la mise
en œuvre d’une politique publique d’intelligence économique.
Depuis votre
rapport en 2003, pensez vous que l'IE a connu des progrés (quantitatifs et
qualitatifs) en France? Quelles sont les lacunes qui persistent encore?
L'actualité depuis
la publication de mon premier rapport a confirmé la pertinence du concept
d'intelligence économique et la nécessaire mise en place d'une politique
publique, cohérente et concertée, en la matière. Certaines barrières subsistent
néanmoins. Ces barrières sont de plusieurs ordres: barrières culturelles, où
trop souvent en France, l'intelligence économique reste cantonnée aux méthodes
éprouvées de veille ou assimilée à de l'espionnage (« intelligence »
en français); barrières institutionnelles aussi: le cloisonnement des
administrations entre elles ainsi que leur « imperméabilité » au
secteur privé a trop longtemps pénalisé la mise en place en France d'une
politique de convergence d'intérêts entre le public et le privé, autour
d'objectifs stratégiques définis en commun.
Un Haut responsable
a été nommé qui a beaucoup travaillé à la sensibilisation des administrations.
Mais nous manquons encore de l’approche stratégique nécessaire. Elle a été
esquissée à travers l’AII mais la mutualisation des expertises publiques et
privées – entreprises, acteurs sociaux, think tank, n’est pas encore devenue la
règle. L'intelligence économique n'a pas encore acquis en France la place
qu'elle devrait occuper, la place pour tout dire politique, à l'instar des
grands pays occidentaux de tradition libérale.
On constate dans
vos apparitions ainsi que vos interventions, que vous mentionnez à plusieurs
reprises le cas de Gemplus et plus particulièrement le fond In-Q-Tel? Pourquoi?
D'ailleurs vous semblez préconiser l'approche américaine en matière d'IE?
Les Etats-Unis sont
depuis longtemps précurseurs en matière d'intelligence économique et de
sécurité économique sur leur territoire. Avec des outils tels qu'In-Q-Tel,
l'Advocacy Center, le Committee on Foreign Investments in the United States
(CFIUS) mais également un arsenal législatif approprié et performant,
l'amendement Exxon-Florio, le Cohen Act, la Small Business
Nous devons nous
inspirer de ces exemples et de quelques autres issus d’autres pays pour faire
évoluer notre législation et nos pratiques. Ce sera d’ailleurs une part des
préconisations du rapport que je remettrai dans un mois au Premier ministre.
C'est également dans cet objectif que j'ai déposé à l'Assemblée nationale une
proposition de loi, soutenue par 260 députés, relative à la protection des
informations économiques. Elle s'inspire directement du Cohen Act en vigueur
aux Etats-Unis, et permettra une meilleure protection de l'information pour les
entreprises françaises en créant un véritable droit du secret des affaires.
Est-ce que vous
estimez que l'interventionnisme de l'Etat Francais (notamment dans le cas de
Danone) est l'une des causes de ce retard en matière d'intelligence économique,
contrairement aux Etats-Unis?
Permettez-moi de
préférer la notion de « patriotisme économique » à un supposé
« interventionnisme » de l'Etat français, forcément négatif. Notre
retard s'explique par le fait que ni les
entreprises, ni même l'Etat n'ont conscience que toutes les grandes nations
sont mues par le patriotisme économique. Les Etats-Unis passent toujours pour
le parangon du libéralisme mondial, ce qui est juste... sauf à l'intérieur de
leurs frontières. Contrairement à ce que l'on croit généralement, les
Etats-Unis sont peu interventionnistes à l'intérieur mais le sont beaucoup
vis-à-vis de l'extérieur. Le tabou de la dictature des marchés a enfin été levé
et la réflexion sur un nécessaire rôle des Etats est en passe de trouver sa
pleine légitimité. Le devoir de l'Etat, le rôle du patriotisme économique, est
d'humaniser la mondialisation. Protéger nos emplois, défendre nos intérêts
économiques, mieux anticiper notre avenir industriel me semblent faire partie
de nos priorités vitales. Une politique publique d'intelligence économique
fournit une stratégie au service d'un objectif, la paix économique et guidée
par un principe, le patriotisme économique. C'est l'originalité française en la
matière et le sens de mon combat depuis trois ans.
Vous opposez
souvent la veille à l'IE, alors que la veille est une composante à part entière
de la politique d'IE tout comme le lobbying, des explications?
L’intelligence
économique comme politique publique n’a pas d’objet si le marché est pur et
parfait ; si les critères qui fondent l’économie libérale, l’équilibre
entre l’offre et la demande, la transparence des marchés, sont respectés. Il
faut bien distinguer les outils et la politique: l'intelligence économique est
une politique publique généraliste, qui mobilise un ensemble de procédés et de
compétences. La veille fait bien évidemment partie de ces outils, mais
l'intelligence économique ne peut se réduire à l'étude, vieille comme l monde,
des environnements technologiques, concurrentiels ou géoeconomiques. Je note
d'ailleurs qu’en tant qu'outil, l'intelligence économique comprend aussi des
aspects offensifs, notamment le lobbying que vous citez, mais également la
communication, la stratégie, le marketing, ... que la veille n'englobe pas.
Cette amalgame entre outils et politique publique explique, à mon sens, les
inerties françaises le rapport Martre en 1994.
Un mot sur la
problématique de l'emploi en intelligence économique, avec notamment le nombre
croissant des diplômés de cette discipline?
La formation est un
enjeu primordial. Elle fait d'ailleurs partie des quatre piliers de la
politique publique d'intelligence économique (à l'instar de la compétitivité,
de la sécurité et de l'influence). Je vous renvoie sur ce sujet aux
propositions 24 à 28 de mon premier rapport au Premier ministre[1].
Le survol de l'offre en enseignement supérieur de l'intelligence économique en
France reste aujourd’hui encore mitigé: l'explosion du nombre de formation va
de pair avec leur hétérogénéité.
La labellisation
des enseignements est fondamentale pour que cette discipline soit reconnue
comme telle dans un monde universitaire très sélectif où n’ont droit de cité
que des enseignants ayant les titres nécessaires. La sélection des enseignants
issus du monde professionnel reste la plus difficile : moins pour ceux
issus de la fonction publique que pour ceux issus de l’entreprise. Le monde des
consultants en intelligence économique est, hélas, hétérogène et c’est dans
leur sélection que résidera la vraie difficulté, le vrai enjeu aussi, pour être
crédible auprès des universités comme des grandes écoles.
[1] Intelligence économique, compétitivité et
cohésion sociale, La
Documentation
Commentaires
Bel exploit
Bel exploit Aref!!! A quand le podcast de Nicolas Sarkozy? :)
Bonne continuation. Je fais un rétrolen subito presto.
Merci Frédéric, il faut aussi remercier Mr Carayon pour sa grande disponibilité, j'ai eu l'occasion de le rencontrer sur Barcelone, et à vrai dire, il a une vision un peu particulière de l'IE !
Bravo pour l'exploit mais de grace pas de podcast de nico...
A - Qu'il ai quelque chose à dire ... :p
Aref show
A quand le Aref show, avec son et images ?
Oula, je croyais pas que cette interview ferait un buzz aussi important dans la sphère du ptit monde de la veille et de l'IE !
Merci pour cette interview :)
PATRIOTISME ECONOMIQUE
« PATRIOTISME ECONOMIQUE »…
Patriotisme, voilà bien un mot passé de mode. Tentative de « come back », sortie des cartons, coup de plumeau, et accolé à « économique », coucou, le revoilà… Bof… Pas de quoi se mettre au « garde à vous »…
Restons dans un premier temps sur son sens originel : il n’est pas contestable que nous ayons eu à souffrir de diverses visions hégémoniques et de divers impérialismes plus ou moins belliqueux, souvent plus que moins… 1870, 1914, 1939… Bien sur, il ne faut pas oublier… Evidemment, en s’arrachant de la barrière temporelle, avec empathie, pleurons sur le malheur de ces générations… Mais comment sommes-nous sortis de cette haine à répétition ? Comment cette chronique d’une haine séculaire a-t-elle trouvé son épilogue ? Par la construction européenne ! Qui s’en plaindra ? Saluons les femmes et les hommes politiques, de gauche comme de droite, de ce côté du Rhin comme de l’autre qui depuis maintenant 60 ans œuvrent en ce sens. 60 ans de paix à l’intérieur de l’éxagone… Qui s'en plaindra ? Un peu d'histoire : A partir de Vespasien, au premier siècle de N.E., la Gaule, en s’engageant profondément dans le monde romain a connu un siècle de paix. Qui pourrait ne pas souhaiter la même chose aujourd’hui ?
Revenons à notre sujet : Si je dis à mes enfants de ne pas fumer tout en ayant une « clope au bec », je ne suis pas crédible… Patriotisme économique : n’est-ce pas quelque part un peu la même chose ? Car en même temps les exportations françaises sont souhaitées et encouragées tout comme le sont les investissements étrangers sur notre territoire. Si l’on souhaite voir se développer ce double mouvement et aussi nos productions achetées à l’extérieur du pays, il est difficile de tenir la position qui consiste à dire à l’étranger « achètes mes produits mais moi, je n’achèterai pas les tiens »… Il risque fort lui aussi de vouloir se replier… Et il n’y aurait au final à ce petit jeu que des perdants…
Là aussi, la construction européenne est à envisager ! Un exemple (que j'ai rencontré en tant qu'Administrateur URSSAF) : les entreprises françaises de fonderie ont du il y a 10 / 15 ans abandonner les fours thermiques trop polluants au profit de coûteux fours électriques. Aujourd’hui, elles sont gravement menacées par la concurrence des « Pays de l’est » qui sont héritiers de la culture soviétique : La pollution on s’en fou ! Les fours thermiques y sont toujours en activité… Il s’agit là (aussi…) d’une scandaleuse concurrence déloyale. Mais ce n’est pas avec moins d’Europe qu’elle disparaîtra et que ces fours deviendront propres, c’est au contraire avec plus d’Europe sociale, plus d’Europe syndicale, plus d’Europe environnementale !
Il est légitime d’affectionner le village, la ville où l’on est né. Mais cette tendresse ne se double pas d’un regard négatif envers ceux se trouvent à l'autre extrémité du pays, ni d’une intention de les spolier. Et, fort logiquement, nous ne souhaitons pas non plus être victime de tels agissements. De la même façon il est légitime d’aimer la France et la culture française. Cela n’est pas contradictoire avec le fait d’avoir une conscience européenne car l’Europe n’est pas un reniement de soi-même mais un élargissement, un enrichissement. Sans courir après des fantasmes (pensons au flop de l’Espéranto) il est temps de mettre de côté les discours à sens unique, et le patriotisme économique en relève, pour penser européen ! Pas pour parler de « patriotisme économique européen » car l’Europe n’est pas une patrie. Mais une mosaïque de. Parlons plutôt de protectionnisme élevé au niveau de l’Europe.
COLPIN Didier
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